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jeudi 3 février 2011

Entretien avec Jean-Philippe Viaud


lundi 20 juillet 2009

Quel regard portez-vous sur votre métier ?
Un jour, en 1992, je reçois un mot de Jean-Michel Ribes, que je ne connaissais pas : « Quel plaisir de voir un journaliste faire une œuvre pour parler d’une autre œuvre ». Ça m’a vraiment touché. La réalisation, c’est de la création, on fabrique, on invente. Depuis 20 ans, après environ 960 chroniques, je peux dire que j’ai écrit toutes mes chroniques. Je les dessine, je fais des petits story-boards, j’imagine les effets spéciaux. Je les peints, je les colore : c’est un tableau à chaque fois. Ça doit être très personnel. Il faut aussi soigner la forme, car on fait de l’image. C’est un reproche que je fais beaucoup à la télévision : ne pas soigner ce « porte-base ». Quand on offre quelque chose à quelqu’un, on aime bien avoir un bel emballage, prendre son temps pour l’ouvrir… et à l’intérieur de cet écrin, il y a l’âme. Pour moi, dans une chronique, cette âme-là doit être présente. Une chronique, c’est mon âme à moi qui essaie de retranscrire une autre âme.
De plus en plus, mes collègues, ou les gens du métier, ne savent plus ressentir. J’ai remarqué plusieurs fois qu’un spectacle était descendu avant même d’avoir été vu, une pièce déjà critiquée avant même qu’elle ait commencé. Pourtant, les professionnels du spectacle vivant savent bien qu’après la première, on a besoin de quelques jours pour se roder. On s’attache tellement à des détails techniques ou pratiques (le décor, la lumière, le jeu d’acteur) qu’on en oublie l’âme. Depuis que je fais ce métier, je ne vais quasiment pas aux représentations de presse. J’aime bien me mélanger au public. Je suis public avant tout. Je vais au théâtre comme un gamin. C’est toujours la même magie, la même fascination que quand j’avais cinq ans et que j’ai vu ma première pièce de théâtre dans le petit pays où je suis né. Le jour où je n’aurai plus ce recul et cette fraîcheur, j’arrête. Ça voudra dire que quelque chose s’est tari en moi. Parce que le but de mon travail c’est de faire passer une passion, mais surtout de donner à un maximum de gens – non pas ceux qui connaissent le théâtre et qui l’aime déjà mais ceux qui ne connaissent pas et qui ont toujours peur du théâtre – tous les éléments pour qu’ils se fassent eux-mêmes leur propre critique. Chacun ressent les choses différemment. On n’a pas besoin d’avoir fait bac + 5 pour être autorisé à ressentir.

Il faut avoir une vraie philosophie par rapport à son travail : une philosophie de vie. Je suis simplement locataire de ma vie, donc j’essaie d’en user au mieux. Dans mon travail, cela veut dire essayer de  rendre accessible. Peut-être que je n’y arrive pas, mais on fond de moi j’ai cette idée, cette volonté, cette démarche. Ce que j’aime c’est quand je vois des téléspectateurs qui me disent qu’ils sont en colère, qu’ils sont frustrés car ils ont envie d’aller voir les pièces dont je parle dans mes chroniques.  C’est un super compliment, ça veut dire que ça touche.

Comment choisissez-vous les pièces que vous allez voir ?
            Tout voir est impossible. Je vois quand même à peu près quatre à cinq pièces par semaine, depuis 20 ans. Sauf l’été.
            Je travaille pour le service public. Donc je travaille pour des téléspectateurs habitués à voir des choses très diverses.
            Mon critère no 1 dans mon choix, c’est l’accessibilité pour le public le plus large. Sur le territoire français, je ne peux pas me centraliser sur Paris. Si je tourne à Paris, c’est pour une raison financière d’économie, parce que je travaille pour le service public. Et j’ai ma Conscience, ma Déontologie, mon Intégrité, mon CDI à moi. On ne peut pas me l’enlever, on ne l’enlèvera jamais quoiqu’il arrive. Je me renseigne donc à l’avance, et je vais voir des pièces qui sont soit créées en province et qui viennent à Paris après, ou des pièces créées à Paris et qui partent en tournée ensuite. C’est la priorité totale et fondamentale pour toucher un public large.
            Ensuite, ce qui m’intéresse le plus, c’est la découverte de nouveaux auteurs. J’adore. Quand on dit qu’il n’y a plus rien à créer, c’est faux. Nous avons plein de nouveaux auteurs, en France, en Europe, aux Etats-Unis. La nouvelle génération a des choses à dire. Donc la création et son suivi, c’est important.
La troisième des choses, c’est que j’essaie de trouver des pièces qui soient intelligentes et distrayantes à la fois. Le théâtre, c’est la vie, tout simplement : la vie de tous les jours, avec des extrapolations. Notre vie est déjà une scène immense. On va au théâtre en dehors du travail et de l’école, donc si c’est pour s’enfermer dans une salle pour faire de la masturbation intellectuelle, non merci. Ça n’est pas ce que je considère être le rôle d’une chaîne généraliste. La programmation que j’essaie de faire est éclectique: privé, public… Il est vrai que je fais peut-être plus d’efforts pour le privé, parce qu’il en a besoin, parce que quand le privé monte une pièce de théâtre, c’est parfois vital. Dans le public, si la salle est moins pleine, ça ne change pas grand-chose pour le théâtre. Que le public aide le privé, ça me semble fondamental. Ma chronique est aussi en complémentarité avec d’autres services de France 2 comme le service actu qui aborde des choses plus ponctuelles.
Le quatrième des critères, c’est la durée d’exploitation des spectacles. Si un spectacle se joue trois jours, je ne peux pas le traiter avec une émission hebdomadaire. Et pour cause, avec le temps de réalisation nécessaire – cette chronique est très artisanale, une partie est fabriquée chez moi. Je ne suis ni une machine, ni une agence de pub. Il ne faut pas mélanger les choses. Plus la durée de la pièce dans le temps est longue, plus les téléspectateurs auront l’opportunité d’aller  la voir. Je ne fais pas des comptes-rendus, j’annonce quelque chose. Il faut que ça soit utile. Remplir une salle, c’est important, susciter une envie aussi. Susciter une envie sur une pièce qu’on ne peut pas aller voir, c’est monstrueux.
En dehors de ça, il n’y a pas de critère. J’aime beaucoup ce qu’on appelle « nos classiques », mais j’avoue les aimer quand ils sont revisités. Si c’est pour voir un énième Bourgeois Gentilhomme… j’aime ce qui bouscule, ce qui est susceptible de faire évoluer le théâtre. On est au XXIème siècle… Il y a aussi un danger avec les mises en scène très traditionnelles car elles ne suivent pas l’évolution de la jeunesse, de la société. Les gamins, quand ils voient ça, ils n’ont plus jamais envie d’aller au théâtre.
Françoise Hardy a dit qu’être artiste, c’est juste avoir la bonne manière de faire connaître ce qu’on sait faire. Je trouve ça génial. Il faut imaginer, créer, et savoir faire passer. « Faire connaître », c’est encore plus important que « ce qu’on sait faire ». En l’occurrence, je n’ai jamais demandé à faire de la télévision. Je ne m’y connaissais d’ailleurs pas beaucoup. Et puis Jean-Jacques Bordier-Chêne m’a permis de réaliser ma première chronique. Je l’ai vraiment fait de la façon dont je la voyais, sous cette forme, sous cet habillage à la fois pro et artisanal, palpable. C’est plus un petit clip entre copains, pas formaté. Je n’ai jamais fait d’école de journalisme. Louis Jouvet disait à un de ses élèves « Dans ce métier, on naît comédien ou on devient acteur ». Tout peut s’apprendre, mais si au fond de soi on ne l’a pas, on ne l’aura jamais, même après des années et des années d’études.

Vous êtes la voix des Molières, qu’est-ce que c’est pour vous, comment travaillez-vous ?
Je récupère d’abord un maximum d’informations sur les 80 spectacles qui sont nommés. Ensuite je fais, comme dans ma vie, un entonnoir. Dans mon entonnoir, je mets plein plein plein de choses. Je mets un petit coton au milieu et il n’y a que les gouttes d’essentiel qui tombent, avec des odeurs, des parfums d’essentiel. Cet essentiel, je le subdivise avec des priorités et j’écris de façon à ce que chaque phrase ait un timing différent, en fonction du direct, du temps que prennent les comédiens à monter sur scène. Je minute tout. On me voit souvent avant la cérémonie dans la salle pour voir où les gens sont placés. En fonction de la salle et de l’individu, je calcule mon timing. Mais il y a des surprises, comme avec Michel Galabru par exemple (Molière du Comédien 2008). Il était situé tout près de la scène des Folies Bergères. Je me suis dit : « Si Michel a le Molière, le temps qu’il se lève et qu’il monte, ça va me prendre X temps ». Le soir du direct, Michel Galabru est nommé. En deux secondes, il était debout, il était déjà au micro ! incroyable. Il a donc fallu que je fasse hyper vite pour placer tout ce que je voulais dire. C’est un vrai exercice de style.
Je travaille trois semaines, tout seul, dix ou douze heures par jour, rien que sur l’émission. Il y a la recherche, la classification, et l’écriture. Le plus long, c’est la sélection de l’essentiel de l’information. Je me demande ce qui va être prépondérant pour le spectateur, car les gens dans la salle n’entendent pas le commentaire. Nous sommes sur France 2, chaîne généraliste tout public, donc c’est important de cibler. Il faut un commentaire qui soit dynamique, qui renseigne, et il va de soi qu’il est hors de question de faire du voyeurisme. Pour moi, les people n’existent pas. J’aime les artistes, pas les peoples.
Pendant la cérémonie, aux Folies Bergères, j’étais dans un placard à balais, sous l’escalier. Au Théâtre de Paris cette année, j’étais dans une toute petite loge, au deuxième étage, loin de tout, avec mon petit retour et mon casque. J’ai une stagiaire avec moi qui est indispensable, qui me rassure. C’est une présence fondamentale, qui s’occupe de mes petits papiers, même si je les trouve  toujours parce qu’ils sont extrêmement bien rangés. Cette année, j’ai eu une coupure d’écran et une coupure de son. J’ai donc fait mon intervention sans avoir l’image, sans voir ce qui se passait. Je n’ai pas paniqué, il fallait le faire normalement. Et sans le retour son, j’ai fait en fonction de l’image. C’est compliqué de deviner ce qui se passe, mais ce sont des mécanismes professionnels.

Est ce que vous avez un souvenir précis d’une cérémonie ? un moment marquant ?
Aux Molières, j’ai de bons souvenirs, mais aussi des souvenirs de galère, à partir du moment où je ne peux pas dire ce que j’ai prévu. Le direct ne peut pas être fait au hasard, il doit être extrêmement carré pour donner cette impression de spontanéité. On me demande souvent si j’ai le trac. Mais non, pas trop, parce que je me dis que ça n’est que de la télé. Il y a des choses beaucoup plus importantes dans la vie. J’adore ce que je fais, c’est une grande passion, mais comme disait Serge Gainsbourg « Tout ça c’est mineur », ça n’est pas majeur, ce ne sont pas des choses vitales. Je remets chaque chose à sa juste valeur. Il y a des choses dans la vie qui sont plus indispensables : mon CDI, Conscience, Déontologie, Intégrité. Ce sont des éléments qui nécessitent une vigilance énorme. La télévision n’est pas un critère de conscience, de déontologie et d’intégrité, c’est clair.

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